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Malheureusement, ils ne sont pas morts de rire

Publié le par rue du blogule rouge

Malheureusement, ils ne sont pas morts de rire
Malheureusement, ils ne sont pas morts de rire

Les événements dramatiques du début du mois de janvier ont balayé le pays tel un tsunami. Bien malin qui pourrait se vanter d’avoir analysé complètement la situation complexe crée par les attentats à Paris et la riposte populaire qui s’en est suivie. Voici quelques éléments à apporter pour  réflexion :

 

Respect aux victimes

 

Les 12 victimes des frères Kouachi tuées lors de l’attentat à Charlie Hebdo sont les dessinateurs Cabu (Jean Cabut), Wolinski (Georges Wolinski), Tignous (Bernard Verlhac),  Charb (Stéphane Charbonnier), par ailleurs directeur de la publication de Charlie Hebdo,  Honoré (Philippe Honoré), l’économiste Bernard Maris, qui signait « Oncle Bernard »et avait été rédacteur en chef-adjoint de Charlie Hebdo, Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont-Ferrand venu mercredi chez Charlie Hebdo pour rencontrer le dessinateur Cabu et lui rendre des dessins prêtés, le correcteur Mustapha Ourad, deux policiers, Franck Brinsolaro (chargé de la protection de Charb) et Ahmed Merabet (policier à vélo), un agent d’entretien, Frédéric Boisseau, et une chroniqueuse, Elsa Cayat, psychiatre et fille (comme Wolinski) d’un immigré juif tunisien.

 

Une jeune policière municipale originaire de la Martinique, Clarissa Jean-Philippe a été assassinée par un troisième tueur, Amédy Coulibaly qui, par la suite, a aussi assassiné Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et François-Michel Saada, 4 juifs habitant à la porte de Vincennes.

 

Les uns sont morts parce qu’ils étaient estimés responsables de blasphème envers l’Islam, les 4 derniers parce qu’ils étaient juifs, deux, Ahmed Merabet et Clarissa Jean-Philippe parce qu’ils représentaient l’État occidental ennemi de l’État islamique en tant que policiers en uniforme, d’autres parce qu’ils se trouvaient sans doute là au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Il y a eu aussi, ne l’oublions pas,  11 blessés dont 4 graves : Simon Fieshi, le webmaster de Charlie Hebdo, a eu le poumon perforé et a été touché à la colonne vertébrale. Fabrice Nicollino, journaliste spécialiste de l’écologie a dû être plongé artificiellement dans le coma. Riss (Laurent Sourisseau), dessinateur et directeur de la rédaction, a été touché à l’épaule droite et Philippe Lanson, écrivain par ailleurs critique littéraire à Libération, l’a été à la mâchoire.

 

Les trois minables qui ont perpétré ce massacre se sont réclamés d’une certaine vision de la religion islamique mais aussi d’organisations terroristes telles que Daesh ou Al Quaida au Yemen.

 

L’argument du blasphème 

 

Cette notion de blasphème n'a de sens que du point de vue des religions. Ce sont les religions et elles seules qui considèrent comme des injures ou des diffamations envers le religieux, ce que les non religieux considèrent comme des critiques ou des moqueries qui relèvent seulement de la liberté d'expression. Le pape vient d’ailleurs d’apporter de l’eau au moulin des intolérants en déclarant comme limite à la liberté d’expression toute critique considérée comme injure à leur religion par les religieux eux-mêmes.

 

En France, sous l’Ancien Régime, la religion toute puissante en avait fait un crime de lèse majesté divine. Voltaire lui, en fit un cheval de bataille du dictionnaire philosophique (livre qui fut cloué sur le corps du chevalier de La Barre, supplicié en 1766 parce qu’il n’avait pas ôté son chapeau au passage d’une procession) en y expliquant que le blasphème des uns n’était pas le blasphème des autres : 

«Il est triste parmi nous que ce qui est blasphème à Rome, à Notre-Dame de Lorette, dans l'enceinte des chanoines de San-Gennaro, soit piété dans Londres, dans Amsterdam, dans Stockholm, dans Berlin, dans Copenhague, dans Berne, dans Bâle, dans Hambourg. Il est encore plus triste que dans le même pays, dans la même ville, dans la même rue, on se traite réciproquement de blasphémateur.

Dryden a dit: 

This side to day and the other to morrow burns, 

And they are all God's almighty in their turns 

Tel est chaque parti, dans sa rage obstiné, 

Aujourd'hui condamnant, et demain condamné. » 

 

Depuis la Révolution française, le délit de blasphème n'existe plus (sauf en Alsace-Moselle - ou en Guyane. Cependant, le droit local ne reconnaissant pas l’Islam, la notion de blasphème ne le concerne pas.)

 

Les articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 ont aboli la notion de blasphème : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » (article X) et de toute façon, « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi » (article XI).

De sorte que les critiques, même si elles sont irrespectueuses, y compris les caricatures, ne sont pas un délit du point de vue du droit français, le fussent-elles pour la morale religieuse. Seuls les croyants sont attachés à cette notion de blasphème, comme à d'autres notions et valeurs qui appartiennent à leur religion.

Dans sept pays d'Europe (Allemagne, Irlande, Grèce, Italie, Pologne, Malte) des lois contre le blasphème subsistent, mais elles ne sont guère utilisées. C'est la notion de trouble à l'ordre public qui est généralement retenue par le droit.

 

Même au sein du monde musulman, cette notion de blasphème et les punitions qu'il entraîne, fait l'objet de points de vue divergents. L'histoire montre d’ailleurs que ces notions ne sont pas figées. Suivant le lieu et le moment, le blasphème dans les pays musulmans est puni de différentes manières : prison, mort ou supplice.

Le Coran affirme pourtant qu’il ne doit pas y avoir de contrainte dans la religion : «Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi…». (Ch.2 : 257). Selon les périodes et selon les pays, selon les orientations des responsables religieux et selon leur poids dans la société, ces principes coraniques sont mis de côté et la liberté est sujette à restriction et des persécutions ou des poursuites engagées contre ceux qui s'expriment librement.

 

En France, agnostiques et athées sont majoritaires actuellement. Ils représentent environ 40 millions de personnes (respectivement 22 et 19 millions) ! 24 millions (seulement) se réclament  au contraire d’une croyance religieuse quelconque, dont environ 5 millions de musulmans, 2 millions de protestants  et 7 à 800 mille juifs. Ces catégories statistiques ne constituent pas des communautés. Il y a des juifs ou des musulmans ou des catholiques ou des athées de droite et de gauche, certains appartiennent à une catégorie mais se sentent indifférents à son devenir, etc. Il faut donc cesser de parler de la communauté musulmane ou de la communauté catholique, comme le font si souvent Nicolas Sarkozy ou d’autres. 

 

Seule la laïcité peut donc préserver la paix et le vivre ensemble. Seule une république laïque est à même de réserver la croyance ou la non croyance à la sphère privée. 

 

« On ne doit pas représenter Dieu ni ses prophètes » prétendent certains musulmans - Contrairement à cette idée reçue fort répandue dans les milieux musulmans et non musulmans, le Coran n’interdit en réalité d’aucune manière la représentation figurée, celle des hommes pas plus que celle des animaux. La réprobation coranique est en revanche très forte envers les pratiques idolâtres qui auraient caractérisé le polythéisme de l’Arabie pré-islamique. Il s’agit de la condamnation, ferme et précise, de l’utilisation dans le cadre du culte d’images de divinités, peintures, statues ou statuettes. 

 

La représentation peinte, sculptée ou dessinée, surtout sacrée, peut donc paraître prohibée, et évidemment, la caricature l’est encore plus. Mais alors, toutes ces représentations dans les églises chrétiennes… La Sainte-Chapelle à Paris, la chapelle Sixtine, la basilique Saint-Pierre à Rome et toutes les autres, seraient, aux yeux des musulmans, blasphématoires ? Oui, bien sûr, mais il n’y a pas, pour le Coran,  que les représentations des prophètes à être blasphématoires : « Dieu a un fils, disent les chrétiens. Loin de lui ce blasphème… » (Ch.2:110). 

 

En effet, l’affirmation d’autres croyances que celles prônées par le Coran ou la simple moquerie peuvent aussi être considérées  par l’Islam comme des blasphèmes, mais les musulmans, comme tous les autres religieux,  ont finalement été contraints d’être plus tolérants dans les pays où ils sont minoritaires. 

Ce que veulent vraiment interdire ceux qui aspirent à poursuivre le prosélytisme, c’est tout ce qu’ils considèrent, eux, comme blasphématoire, dans un lieu, ou en l’occurence un journal,  laïc. Il s’agit pour eux de créer un rapport de force qui imposerait par la violence et la terreur leurs propres interdits. La caricature est alors considérée comme une injure, bien que le droit français en dispose autrement et même si, de toute façon, dans aucune société contemporaine, on ne peut tuer légalement pour une injure. C’est cette considération qui, en dernier ressort, a enclin la presque totalité des musulmans français à se désolidariser de l’action criminelle menée à Charlie Hebdo.

 

 

Le meurtre de policiers

 

Quelle a été leur signification dans l’esprit des assassins ? Doit-on accorder une valeur aux revendications d’Aqmi au Yemen ou de Daesh ? Ces policiers représentaient-ils seulement un état ennemi en guerre en Irak contre l’État islamique ou au Mali contre les mouvements islamistes terroristes ? Ou bien, au-delà, étaient-ils justement aussi les représentants d’un état laïc et athée, protecteur de libertés semblant contrarier l’essor de leurs options religieuses ? Ou bien encore, n’était-ce qu’une vengeance personnelle vis à vis des porteurs d’uniformes assimilés à des gardiens de prison ?

 

Les meurtres « collatéraux »

 

Michel Renaud n’était présent que par hasard dans la salle du comité de rédaction de Charlie Hebdo puisqu’il était là pour redonner à Charb les dessins que celui-ci lui avait prêtés en tant qu’invité d’honneur au Festival de Clermont-Ferrand. Pire encore, Frédéric Boisseau, agent d’entretien, a été le premier tué alors qu’il se trouvait dans le hall de l’immeuble simplement pour y accomplir son métier d’agent d’entretien. Il n’avait pas d’autre rapport avec Charlie Hebdo.

Aucun de ces deux là ne représentait de menace pour les assassins et ne pouvait fournir aucun prétexte pour les tuer. Les motifs de leur mort ne sont-ils donc à rechercher  que dans la bêtise des assassins ?

 

Les assassinats de juifs

 

La haine raciste des juifs a visiblement été la cause des assassinats. C’est la démonstration que Coulibaly, comme souvent de nombreux musulmans, a confondu, amalgamé, comme le feront ensuite aussi bien Hollande que Netanyahu, l’état d’Israël et les juifs. C’est aussi pour nous la preuve que la critique -légitime- du sionisme et l’opposition à l’action d’Israël en Palestine occupée ne doit en aucun cas se compromettre avec le racisme anti-juif sous peine d’être détournée et récupérée par les réactionnaires de tout poil. Il est évident que la cause palestinienne est desservie par ces meurtres, parce qu’ils sont juifs, de Français innocents, tout comme les musulmans, dans leur ensemble, sont mis en danger par eux.

Le racisme n’a pas de religion. Historiquement, chrétiens comme musulmans n’ont-ils pas chercher à justifier le racisme pour pratiquer l’esclavage ?

 

La réaction populaire a été fulgurante et massive

 

La tuerie à Charlie a eu lieu le mercredi à 11h30. Dès le soir même, les manifestants descendus  dans la rue protester et rendre hommage l’ont été par milliers partout en France. À La Rochelle, cette première manifestation a réuni peut-être 5 ou 6000 personnes qui ont marché de la médiathèque jusqu’à l’hôtel de ville. Vendredi, à l’appel des partis politiques  (de gauche surtout) et des organisations syndicales, plusieurs milliers de personnes se sont encore réunies en ville, ont rendu hommage aux victimes et soutenu la liberté d’expression. Dimanche enfin, tandis que près de 4 millions de personnes défilaient en France, dont presque 2 millions à Paris, 30000 personnes marchaient à La Rochelle, de l’hôtel de ville à la médiathèque. Historique, jamais vu !

 

Les motivations des manifestants

 

Elles étaient, semble-t-il, de plusieurs sortes : 

Rendre hommage aux victimes - Exiger le maintien de la liberté d’expression - Montrer son attachement à la paix et son opposition à des actes violents et barbares - Signifier aux terroristes : « même pas peur !» - Exiger une vraie application de la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité -etc.- Pour certains, sans doute aussi, opposition à l’Islam considéré comme responsable de l’Islamisme extrémiste et donc aux musulmans considérés eux-mêmes comme vecteurs potentiels de terrorisme.

 

Amalgame

 

Cette façon d’amalgamer musulmans en général et terroristes se réclamant de l’Islam a cependant fait aussi l’objet de nombreuses mises en garde de la part des manifestants. On peut craindre qu’elle ne soit plutôt le fait de certains absents aux manifestations, influencés par l’extrême droite française et contaminés par les idées d’exclusion, de xénophobie et de racisme véhiculées surtout par le Front national mais aussi par l’UMP et confortées par une partie du PS, à l’oeuvre  au sein du gouvernement actuel. La preuve en est la vague d’attentats anti-musulmans qui a déferlé en France depuis : grenades, incendies, dégradations, agressions,  provocations, ont atteint mosquées et personnes (plus d’une centaine en quelques jours).

 

Les récupérations

 

Devant un mouvement populaire aussi massif, puissant et uni -aucun drapeau partisan ni banderole n’étant admis par la foule dans ce moment de recueillement et d’hommage-, la première tentative de récupération a été le fait du gouvernement. 

En organisant lui-même la manifestation parisienne de dimanche, il a pu se mettre en avant du défilé et y inviter des représentants internationaux qui ne faisaient pas, c’est un euphémisme, l’unanimité. Netanyahu, le boucher de Gaza, Orban, le président ultra conservateur de la Hongrie, entre autres, n’étaient pas une garantie de défense des libertés. 

Toute cette mascarade (illustrée aussi par l’attitude clownesque d’un Sarkozy essayant de hisser au niveau présidentiel) avait pour but d’imposer l’idée d’unité nationale des partis  - et même d’unité internationale de l’Occident-  face à une guerre imposée par l’ennemi islamiste. 

Pour l’instant, on peut espérer que cette tentative de récupération ait tourné court. Pour les médias, même promptes à suivre le jeu des puissants, il y avait en effet devant elles une manifestation pâté d’alouette : un cheval populaire derrière et une alouette officielle devant. Elles ont bien été obligées de rendre compte plus du cheval que de l’alouette. 

 

La foule, elle, si elle était extraordinairement nombreuse et recueillie, n’avait aucun moyens à proposer pour soutenir sa revendication du vivre ensemble en paix.

 

Les vraies tentatives de récupération ont donc lieu maintenant sous la forme de propositions d’action toutes plus liberticides et inefficaces les unes que les autres, assorties de la menace implicite : « si vous critiquez, vous vous placez contre la nation… ».

 

Le danger de la sémantique

 

Les médias ont beau ne pas perdre pas une occasion d’insister sur la peur que ressentiraient tous les Français, à tout moment. Faut-il à tout prix susciter le réflexe sécuritaire ?

C’est le vocabulaire guerrier qu’il nous faut éviter !

Non, nous ne sommes pas en guerre ! Non, nous ne sommes pas envahis par les musulmans - ou les Arabes - ou les Noirs ! Non, nous n’avons pas à mener de contre attaque ! Au contraire, nous voulons vivre en bonne harmonie entre ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas. 

Si lutte il doit y avoir, ce n’est pas là que se place le curseur. Ne serait-il pas  plutôt à placer entre peuple et oligarques ?

 

Et maintenant ?

 

Les presque 4 millions de manifestants ont semblé vouloir témoigner avant tout de leur désir de paix, d’humanisme et de liberté.

Pourtant le gouvernement semble mettre l’accent uniquement sur la lutte anti terroriste et tout ce qui peut inciter à se considérer comme étant en guerre. L’armée a été mise à contribution immédiatement pour servir de force de maintien de l’ordre et son effectif sera augmenté (ou moins réduit que prévu) sans que l’on sache pour quelle future mission, mais le départ pour le Moyen-Orient du porte-avions Charles De Gaulle n’est-il pas un indice de plus grande participation à la guerre en Irak ?

 

Même dans cette optique de lutte anti terroriste, parmi les orientations prises, certaines paraissent bien peu logiques pour ne pas dire assez peu logiques ou même ridicules. 

Les mosquées sont attaquées en France ? On demande à l’armée d’assurer la sécurité uniquement devant les synagogues. 

Les prisons sont mises en cause car c’est là que s‘islamiseraient et se radicaliseraient les petits délinquants ? On insiste pour amplifier la répression et augmenter la durée d’incarcération de ceux qui sembleraient partager, même d’assez loin, les idées des islamistes, à tel point que des ivrognes ou de simples vociférateurs se sont vus infliger des peines de prison sans sursis de plusieurs années. 

La liberté d’expression a été mise en danger ? On nous fait remarquer que sans aller jusqu’au Patriot Act américain, fossoyeur de toutes les libertés individuelles, on devrait bien limiter certaines libertés pour être plus efficaces dans notre action défensive.

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