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27 avril 1848 : il y a 169 ans, 2ème abolition de l'esclavage avec Schoelcher, ses hauts et ses bas

Publié le par rue du blogule rouge

Caricature de Victor Schœlcher par André Gill

Caricature de Victor Schœlcher par André Gill

Cinquante quatre ans après la première abolition décrétée par l’Assemblée Législative lors de la Révolution française, Victor Schoelcher prit une part active au processus de la 2ème abolition.

Né le 22 juillet 1804 à Paris , dans une famille catholique bourgeoise, son père, Marc Schœlcher (1766-1832), était originaire de Fessenheim (Haut-Rhin) en Alsace, et propriétaire d'une usine de fabrication de porcelaine. Sa mère, Victoire Jacob (1767-1839), originaire de Meaux (Seine-et-Marne), était marchande lingère à Paris au moment de son mariage.

Victor Schœlcher fit de courtes études au lycée Condorcet, côtoyant les milieux littéraires et artistiques parisiens, faisant connaissance avec George Sand, Hector Berlioz et Franz Liszt.

Son père l'envoya au Mexique, aux États-Unis et à Cuba en 1828-1830 en tant que représentant commercial de l'entreprise familiale. C’est lors de ce voyage à Cuba qu’il fut révolté par l'esclavage.

De retour en France, il devint journaliste et critique artistique, publia des articles, des ouvrages, multiplia ses déplacements d'information. Il revendit rapidement la manufacture dont il avait hérité de son père en 1832 pour se consacrer à son métier de journaliste et ses activités philanthropiques.

Le discours abolitionniste de Schœlcher évolua au cours de sa vie.

En 1830, dans un article de la Revue de Paris, « Des Noirs », après avoir fait une description terrible de la situation des esclaves, et montré comment l'esclavage transformait ces hommes en brutes, il se prononçait cependant  contre l'abolition immédiate, car pour lui, « les nègres, sortis des mains de leurs maîtres avec l'ignorance et tous les vices de l'esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société ni pour eux-mêmes » ; « je ne vois pas plus que personne la nécessité d'infecter la société active (déjà assez mauvaise) de plusieurs millions de brutes décorés du titre de citoyens, qui ne seraient en définitive qu'une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires » ; « la seule chose dont on doive s'occuper aujourd'hui, c'est d'en tarir la source, en mettant fin à la traite ».

Dès 1831, cependant, après un voyage à Cuba, Victor Schœlcher affirmait dans la Revue de Paris que “les esclaves sont des hommes, donc sont libres de droit“.

En 1833, il publia un premier ouvrage : De l'esclavage des Noirs et de la législation coloniale.

Ce livre était un réquisitoire contre l'esclavage et pour son abolition, mais il renvoyait celle-ci à un « futur incident révolutionnaire que j'appelle du reste de mes vœux », car, écrivait-il « Les révolutions se font pour rétablir dans l'ordre social l'équilibre que les envahissements de la richesse tendent toujours à détruire ».

Il estimait, dans la préface, que la Révolution de 1830 avait ouvert une période longue dans laquelle les libertés ouvrières étaient confisquées, bien que les ouvriers en aient été le moteur. Mais tous les éléments de son combat étaient en place, et il considérait que « l'homme noir n'est pas moins digne de la liberté que l'homme blanc » (Chapitre X) ; « l'esclavage des nègres est une injure à la dignité humaine, parce que l'intelligence de l'homme noir est parfaitement égale à celle de l'homme blanc » (Chapitre XI). Mais il ne proposait en conclusion de son ouvrage qu'un texte de loi ne visant qu'à humaniser autant que faire se pouvait l'esclavage, et non pas à l'abolir immédiatement. Car à cette époque il pensait que dans le cadre du régime issu de la révolution de 1830, il n’était pas possible d'aller plus loin. Cette loi encadrerait l'esclavage dans des limites, donnerait des droits aux esclaves, limiterait donc les droits des maîtres, mais tolérerait malgré tout le maintien de la peine du fouet, « toute révoltante qu'elle soit », sans laquelle « les maîtres ne pourraient plus faire travailler dans les plantations ». Il était complètement lucide sur la portée de sa proposition, et surtout de ses limites, car il confessait : « dès que vous acceptez un mode d'existence contraire à toutes les lois de la nature, il faut vous résigner à sortir des bornes de l'humanité » ; or, pour lui, l'esclavage sortait des bornes de l'humanité.

Puis en 1838, participant au concours littéraire organisé par la Société de morale chrétienne, il préconisa une libération immédiate sans période transitoire.

Après un nouveau voyage aux Antilles en 1840, il se prononça encore pour une abolition immédiate et complète, et se consacra désormais entièrement à cette cause. Ses voyages en Grèce, en Égypte et au Sénégal le confortèrent dans cette conviction.

En 1845, à l'occasion du débat parlementaire sur des lois d’humanisation de l’esclavage, il publia des articles nombreux dans des journaux et revues comme le Courrier Français, le Siècle, le Journal des Économistes, l’Atelier, l’Abolitionniste français, la Revue Indépendante et surtout la Réforme.

En 1847 il regroupa ces articles dans un ouvrage intitulé “Histoire de l’esclavage pendant ces deux dernières années“. Après avoir écrit que « tout le monde est d’accord sur la sainteté du principe de l'abolition », et que « le sort des esclaves n'a pas cessé d'être horrible, atroce, dégradant, infâme, malgré les lois, les ordonnances, les règlements faits pour l'alléger », il conclut le préambule de son ouvrage par : « Le seul, l'unique remède aux maux incalculables de la servitude c'est la liberté. Il est impossible d'introduire l'humanité dans l'esclavage. Il n'existe qu'un moyen d'améliorer réellement le sort des nègres, c'est de prononcer l'émancipation complète et immédiate ».

L'esclavage avait déjà été aboli en France, pendant la Révolution française le 16 pluviôse an II, puis rétabli par Napoléon Ier par la loi du 20 mai 1802. Victor Schœlcher, nommé par Lamartine président de la commission d'abolition de l'esclavage, fut l'initiateur du décret du 27 avril 1848 abolissant définitivement l'esclavage en France.

À la fin de février 1848, pendant un voyage d'enquête au Sénégal, Schœlcher apprit la chute du roi Louis-Philippe. Il regagna Paris, contacta François Arago, ministre de la Marine et des Colonies qui le nomma sous-secrétaire d'État chargé des colonies et des mesures relatives à l'esclavage.

Le 4 mars 1848, le décret, qui nommait Schœlcher, président de la commission d'abolition de l'esclavage chargée de préparer l'émancipation, était signé par le gouvernement provisoire de la toute jeune République.

Le 5 mars, la commission vit le jour ; présidée par Schœlcher elle comprenait, outre un chef de bataillon d'artillerie de marine  futur député et ami de ce dernier, Auguste-François Perrinon, le directeur des colonies, l'avocat à la cour de cassation, Adolphe Gatine et un ouvrier horloger, Charles Jean-Baptiste Gaumont.

La commission tint sa première réunion le 6 mars, et le 27 avril, elle proposa une série de douze décrets qui émancipaient les esclaves (un article leur octroyait le statut de citoyens, et ils étaient désormais appelés « nouveaux citoyens » ou « nouveaux libres ») et organisa l'avenir dans les colonies.

Ainsi près de 248 500 esclaves furent libérés (plus de 87 000 en Guadeloupe, près de 74 450 en Martinique, plus de 62 000 à la Réunion, 12 500 en Guyane, plus de 10 000 au Sénégal d'après les demandes d'indemnisation présentées par les propriétaires).

DÉCRET D'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES FRANÇAISES

27 AVRIL 1848

« Ministère de la Marine et des Colonies - Direction des Colonies
République Française
Liberté - Egalité - Fraternité

Au nom du Peuple Français

Le Gouvernement provisoire,
Considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine ;
Qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir; Qu'il est une violation flagrante du dogme républicain : ‘Liberté - Egalité – Fraternité’ ;
Considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres ;

Décrète :

Article Ier
L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d'elles. A partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront interdits.

Article 2
Le système d'engagement à temps établi au Sénégal est supprimé.

Article 3
Les gouverneurs ou Commissaires généraux de la République sont chargés d'appliquer l'ensemble des mesures propres à assurer la liberté à la Martinique, à la Guadeloupe et dépendances, à l'île de la Réunion, à la Guyane, au Sénégal et autres établissements français de la côte occidentale d'Afrique, à l'île Mayotte et Dépendances et en Algérie.

Article 4
Sont amnistiés les anciens esclaves condamnés à des peines afflictives ou correctionnelles pour des faits qui, imputés à des hommes libres, n'auraient point entraîné ce châtiment. Sont rappelés les individus déportés par mesure administrative.

Article 5
L'Assemblée Nationale règlera la quotité de l'indemnité qui devra être accordée aux colons.

Article 6
Les colonies purifiées de la servitude et les possessions de l'Inde seront représentées à l'Assemblée Nationale.

Article 7
Le principe ‘que le sol de la France affranchit l'esclave qui le touche’ est appliqué aux colonies et possessions de la République.

Article 8
A l'avenir, même en pays étranger, il est interdit à tout français de posséder, d'acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre. Toute infraction à ces dispositions entraînerait la perte de la qualité de citoyen français. Néanmoins, les Français qui se trouveront atteints par ces prohibitions, au moment de la promulgation du présent décret, auront un délai de trois ans pour s'y conformer. Ceux qui deviendront possesseurs d'esclaves en pays étranger, par héritage, don ou mariage, devront, sous la même peine, les affranchir ou les aliéner dans le même délai à partir du jour où leur possession aura commencé.

Article 9
Le Ministre de la Marine et des Colonies et le Ministre de la Guerre sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.

Fait à Paris, en conseil de gouvernement, le 27 avril I848.

Signé:
Les membres du Gouvernement provisoire : DUPONT (de l’Eure), LAMARTINE, CRÉMIEUX, GARNIER-PAGÈS, A. MARRAST, Louis BLANC, ALBERT, FLOCON, LEDRU-ROLLIN, ARAGO, MARIE.
Le Secrétaire général du Gouvernement provisoire : PAGNERRE ».

Sa notoriété conduisit alors Schœlcher à être élu député, à la fois par la Martinique et par la Guadeloupe. Il opta pour la Martinique mais fut élu en juin 1849, comme représentant de la Guadeloupe à l'Assemblée législative.

D'août 1848 à décembre 1851, il siégea à gauche, en tant que vice-président du groupe La Montagne. Il intervint en faveur des Noirs, demanda l'élection des officiers de l'armée jusqu'au grade de capitaine, déposa un amendement demandant que les compagnies de chemins de fer équipent les 3e classes de wagons fermés, réclama l'abolition de la peine de mort. Il vota pour le droit au travail, pour l'ensemble de la Constitution, contre l'expédition de Rome, etc.

Lors du coup d'État du 2 décembre 1851, il fut un des députés présents aux sur les barricades. Républicain, il fut proscrit durant le Second Empire par le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte. Il s'exila en Angleterre et y devint un spécialiste de l'œuvre du compositeur de musique sacrée Georg Friedrich Haendel, rassembla une collection très importante de ses manuscrits et partitions et rédigea une de ses premières biographies. En 1870, il revint en France à la suite de la défaite de Sedan. Il fut alors nommé colonel d'état-major de la garde nationale et obtint le commandement de la légion d'artillerie. Après l'abdication de Napoléon III, il fut réélu député de la Martinique à l'Assemblée nationale de mars 1871 à décembre 1875.

En avril 1871, en pleine crise communaliste, il publia un appel pour que l'assemblée de Versailles choisisse la conciliation plutôt que l'affrontement avec la Commune : « L'Assemblée, bien qu'elle ait le droit de son côté, ne peut avoir la criminelle pensée, pour le faire prévaloir, d'assiéger la Commune ». Le 16 décembre 1875, il fut élu sénateur inamovible par l'Assemblée nationale.

En 1877, Victor Schœlcher déposa une proposition de loi pour interdire la bastonnade dans les bagnes. La commission d'initiatives refusa la proposition, mais les peines corporelles seront abolies en 1880.

Sous la Troisième République, le gouvernement Ferry promulgua la loi du 30 juillet 1881, dite de « réparation nationale », qui allouait une pension ou rente viagère aux citoyens français victimes du coup d'État du 2 décembre 1851 et de la Loi de sûreté générale. La Commission générale chargée d'examiner les dossiers, présidée par le Ministre de l'Intérieur, était composée de représentants du ministère, de conseillers d'État, et comprenait huit parlementaires, tous d'anciennes victimes : quatre sénateurs (Victor Hugo, Jean Macé, Elzéar Pin, Victor Schœlcher) et quatre députés (Louis Greppo, Noël Madier de Montjau, Martin Nadaud et Alexandre Dethou).

En 1884 et 1885 il tenta de s'opposer, sans succès, à l'institution de la relégation des forçats récidivistes en Guyane.

Abolitionniste mais colonialiste, il continua de défendre la colonisation par le bulletin de vote et la scolarisation.

À la fin de sa vie, comme il ne s'était jamais marié et qu'il n'avait pas eu d'enfant, il décida de donner tout ce qu'il possédait ; il fit notamment  don d'une collection d'objets au Conseil général de la Guadeloupe, aujourd'hui hébergée au musée Schœlcher.

Victor Schœlcher mourut le 25 décembre 1893 à l'âge de 89 ans à Houilles dans les Yvelines. Enterré à Paris au cimetière du Père-Lachaise, ses cendres furent transférées par décision de l'Assemblée nationale et du Président du Conseil de la République, Gaston Monnerville au Panthéon le 20 mai 1949.

Tombe de Schœlcher (cimetière du Père Lachaise, ).

Tombe de Schœlcher (cimetière du Père Lachaise, ).

« Évoquer Schœlcher, ce n'est pas invoquer un vain fantôme, c'est rappeler à sa vraie fonction un homme dont chaque mot est encore une balle explosive... Schœlcher dépasse l'abolitionnisme et rejoint la lignée de l'homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l'histoire vers sa fin. » Aimé Césaire

Sources de l'article : Wikipedia

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